Anne Delrez, dix ans à la tête d’une galerie unique à Metz

La photographe messine dirige depuis dix ans La Conserverie, autrement dit le conservatoire national de l’album de famille, au centre-ville de Metz. Un lieu unique où Anne Delrez, reine de la « bidouille » et esprit revêche si ce n’est rebelle, cultive une singularité alimentée tout au long d’un parcours iconoclaste.

Avis à ceux de nos lecteurs et lectrices à qui leur job flanque ulcères et urticaire : les lignes à venir ont tout pour vous déplaire. Vous restez tout de même ? Soit, c’est à vos risques et périls. Au moins vous aura-t-on prévenus, nous on a la conscience tranquille. Mais elle ? S’est-elle posé la question, elle ? Non, Anne Delrez ne prend aucune précaution. On la rencontre un vendredi, au sortir du déjeuner, le ciel est encore à l’accalmie, la fin de semaine pèse dans les pattes, le Covid souffle sa première bougie, et elle, Anne Delrez, reçoit entre les murs de La Conserverie, sourire tenace derrière le masque d’usage, et après lui avoir demandé, à titre de préambule, ce qu’elle pouvait bien ressentir à l’idée d’être ici depuis dix ans, dix ans déjà, elle rétorque sans réfléchir : « Je me dis : “Putain ! C’est chouette quand même !” En dix ans, je ne me suis levée que trois ou quatre fois en me disant : “J’ai pas envie…”. » Trois ou quatre. En dix ans. Eh ! ça va ? Vous survivez ?

Dans une vie autre, plutôt qu’à la photo, tout aussi bien Anne Delrez aurait pu se dédier à la radio. Sa voix l’y destinait, teintée de chaud, velours à l’oreille, autant que son goût du mot exact et un sens aigu de la formule. Dimanche dernier, elle a fêté ses 50 balais. S’en contrefiche à ce que l’on en a compris lorsqu’au détour d’une anecdote elle y a fait mention. S’est résolue à la clope électronique. Tire sur sa jupe autant que sur la nicotine, rectifie une mèche de cheveux, se lève pour donner à voir un tirage effectué, un livre édité, un classeur de souvenirs. Revient, reprend le fil, en mouvement, tout le temps, « dans le moment présent », ce qui résonne assez drôle quand on sait qu’à la tête de La Conserverie, elle règne sur un bataillon de 35 000 images, toutes numérisées et dûment archivées, extraites d’albums de famille avant de lui être confiées, l’endroit qu’elle dirige battant pavillon « conservatoire national » en la matière.

« Des bouts de trucs »

Bon, elle n’a pas fait de radio. Parle, tout de même, d’un podcast qu’elle vient d’écouter et qui l’a emballée. C’était sur France Culture. Pour le reste, elle se tient à l’écart des actualités en ce moment. Pourquoi s’infliger cela… Elle n’a pas fait de radio, elle verse dans la photo. Comment c’est venu, elle donne sa langue au chat. Certes, son père, Daniel Delrez, avocat à la retraite, ancien conseiller régional, obédience droits-de-l’hommiste et anticapitaliste, ce qui pose deux-trois éléments de décor dans la trame familiale, nourrit de longue date une passion pour la prise de vue. « Chez lui, il y a des cartons et des cartons pleins de diapos. » C’est une piste mais elle est maigre. Du reste, Anne Delrez, remontant aux sources, l’admet : « Non, je ne sais pas. » Les photos, pour elle, « ce sont des objets, des bouts de trucs. Quand j’étais ado, j’ai toujours eu ces bouts de truc au-dessus de mon bureau ». Vérification faite sur place, c’est pareil à La Conserverie où s’éparpillent aux murs, veillant sur son poste d’ordinateur, une poignée de tirages, de portraits, de scènes captées sur le vif… Il paraît que dans l’appartement qu’ils occupent elle et lui, son fils au seuil de devenir ado à son tour a pris un pli identique. Elle, à son âge à lui, ou à l’âge qu’il va bientôt avoir, se rappelle des virées les mercredis après-midi avec ses amies Aline et Hélène où toutes les trois squattaient les photomatons, « grimées avec des perruques, faisant des trucs débiles », pour le plaisir de se tirer le portrait avant, tchac-tchac, coup de ciseau dans la pellicule, de s’en partager le résultat. « Parce que c’est ça, la photo : s’inventer une vie, participer à son propre mythe. »

Aix, Montpellier, Marseille, Metz

La vie est une saloperie, Aline n’est plus. Il y a cinq ou six ans de cela, on avait consacré un premier article à Anne Delrez, elle avait raconté l’injustice, la brûlure. Mais non, Aline est encore : par-delà l’injustice, par-delà la brûlure, sa présence clame l’amitié, les bandes de potes, le pouvoir des complicités. Sans elles, c’est à parier, Anne Delrez aurait emprunté des chemins différents. Le sien conduit de Metz au Sud, Aix-en-Provence d’abord, au divorce de ses parents, où elle suit sa mère, avant qu’on la rapatrie dans la ville natale pour y passer son bac, étant entendu que ses résultats scolaires donnaient dans le flageolant. Le bac, elle l’a eu. La suite, elle s’en fichait un peu. Niveau études, « j’ai fait ce qu’ont fait les copines. Par chance, cela a été fac de cinéma ». À Montpellier plutôt qu’à Metz, manière de prendre l’air, « de côtoyer des gens différents de moi ». Sauf que c’est bien joli mais Montpellier, où elle atterrit, lui apparaît trop timorée, vaguement sur la réserve. L’étape suivante : Marseille. Le quartier du Panier, « rien à voir avec “Plus belle la vie” ». « Je découvrais le monde, se souvient-elle, je suis allée voir si je pouvais vivre la vie en accord avec mon éducation », du genre ouverte sur les autres.

« Tchouc-tchouc. » Là, calée dans son fauteuil bureau, elle imite du mieux qu’elle peut le crachat des paquebots qu’elle apercevait au bout de sa rue, à Marseille, lorsque leurs cheminées avaient de quoi régurgiter. Marseille, c’est le temps où elle « bidouille ». La « bidouille », c’est ce qui revient le plus régulièrement dans ses mots. Avant La Conserverie, toute son existence Anne Delrez a « bidouillé » : se consacrant à ses photos ; travaillant sur des chantiers ; devenant modèle pour un peintre ; proposant ses services à des compagnies de théâtre ; réalisant un film ; créant ; inventant ; laissant libre cours à son imagination, ses envies. Avec trois fois rien sur le compte en banque, le prix à payer pour jouir d’une totale liberté. « Je ne désire que ce que je peux avoir, dit-elle. C’est une chance. Je suis une petite chose. »

Par amour pour le père de son fils, elle finit par rompre les amarres. Marseille s’efface, Metz revient dans le paysage. Bon, elle a beaucoup à dire sur ce qui l’horripile par ici, pas certain que les politiques municipales et les soutiens consentis l’enchantent tant que ça. Tout de même, c’est à Metz, rue de la Petite boucherie, qu’« il y a dix ans et deux mois » est sortie de nulle part La Conserverie. « Quand je suis revenue, observe-t-elle, je n’avais plus mes amis. Cela m’a amenée à avoir un projet », histoire de compenser, histoire de s’ancrer, histoire d’en raconter, justement, des histoires. Si elle y réfléchit, Anne Delrez déduit que toutes les « bidouilles » précédemment effectuées ne l’étaient que pour aborder cette étape décisive, en tout cas tout ce qui nourrit son quotidien au sein de la galerie : « Je sais faire des enduits, je sais peindre, j’ai un esprit logique – ce qui est très bien pour les archives –, j’aime les gens, j’aime la médiation… » Sans compter que les matins, elle se lève sans rechigner. Oui, il y a de quoi l’envier.

Pierre Théobald

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