NANCY | Frédéric Saint-Dizier, Label LN : « On essaie de tenir et de relativiser »

Le patron des productions de Label LN s’exprime avec son cœur et sa raison. Son souci : tenir !

Comment traverser cette époque poisseuse où nulle affiche annonçant un spectacle ne hisse les couleurs ? Comment supporter ces moments où il arrive de frôler l’abandon ? L’élégance, la pudeur, commandent à Frédéric Saint-Dizier de ne pas tomber dans la profusion des sentiments, de se garder d’évoquer la boule de nœuds qu’il peine à digérer chaque jour, de parler du trou noir dans lequel est tombé son job. Alors, il millimètre ses paroles mais son abondante présence humaine fait qu’il n’a pas besoin d’utiliser des tonnes de mots pour exprimer ce qu’il ressent.

Quand nous lui parlons, il sort d’une visioconférence avec une députée européenne membre de la commission culturelle de Bruxelles. « On essaie d’élargir le spectre de nos interlocuteurs pour imaginer des passerelles. Comme nous sommes toujours interdits d’activité, il faut bien trouver des solutions pour continuer d’exister. » Il n’accroche aux branches de son histoire aucune colère. En remuant le fatras des incertitudes, il y a bien de l’incompréhension, des trépignements d’impatience, des frustrations qui infusent depuis douze mois, l’impression d’être en permanence sur un fil… mais il tient et n’expose ni ses craintes ni ses chagrins. « C’est terrible. Zéro spectacle depuis un an. C’est quelque chose que je n’aurais jamais imaginé. Il y a eu l’étape de la sidération du premier confinement, l’étape d’espoir après le déconfinement. On a pensé alors : “Il va être possible de reprendre à l’automne” mais, pour que les artistes remontent sur scène, il fallait remettre toute une procédure en route et la petite fenêtre de tir s’est refermée avec le deuxième confinement. Depuis, nous voilà dans une incertitude sans fin. »

Son discours ne tombe pas dans l’écorche-cœur mais on devine que, sous ses airs solides et en dépit d’une dose de fatalisme, il morfle sérieusement lui aussi. « Au sein de l’équipe où le présentiel n’est plus qu’un lointain souvenir, on s’est dit que notre salut passerait par le vaccin. Mais quand on voit les difficultés de la campagne de vaccination, l’apparition des variants avec à présent le breton, l’optimisme bat vite en retraite. Il y a des journées avec des phases défaitistes, d’autres où l’on reprend espoir et enfin on relativise. On essaie de rester à notre place. Qu’on nous interdise de travailler, c’est compliqué et frustrant mais il faut retrouver de la sérénité. A quoi bon reprendre dans une situation sanitaire instable ? »

N’allez pas croire que de guerre lasse il baisse les bras, que voix cassée et énergie en berne, il est broyé par la situation, en plein désarroi. Il apporte plutôt une attention sensible aux événements et s’écarte des séquences où la lucidité se noie dans un trop plein de bavardages. « Se projeter devient de plus en plus difficile. J’ai l’étrange sensation que chaque jour qui passe nous éloigne de la reprise. Le sanitaire est dans une telle complication qu’on surmonte les moments de déprime en se disant qu’on a la chance d’être en bonne santé. Il faut espérer qu’un jour le reste suivra. » Il dit les choses avec justesse, posant ci et là des bouées repères pour rappeler qu’à nouveau le rideau se lèvera, que la vie ne sera plus asphyxiée et qu’enfin la culture sous toutes ses formes retrouvera un horizon. « J’entends les protestations, je vois des mouvements. C’est légitime de crier sa colère mais, une fois qu’on prend de la hauteur, que voit-on ? Des gens qui attrapent le virus et des soignants qui se battent pour les soigner. Il faut rester patient et accepter le temps qu’il faudra. »

Lorsque tout cesse, apparaît une histoire de ligne de flottaison. Jusqu’où tenir ? Comment résister, faire face, ne pas sombrer ? Les mécanismes de soutien permettent de ne pas sombrer mais est-ce ainsi que vit le monde du spectacle ? Faut-il s’installer dans ce cycle infiniment triste alors qu’on a envie de donner le meilleur de soi en retrouvant les sensations du quotidien d’avant ? « Label LN avait des finances assez solides. Nous bénéficions aussi des aides, ce qui n’est pas le cas partout en Europe. Ça ne règle pas tout mais c’est une béquille et, avec nos fonds propres et le savoir-faire de Lable LN, nous pouvons dire que l’outil de production n’est pas endommagé. L’équipe reste vaillante et motivée, prête à reprendre. » Quand, sous quelle forme, en respectant quelles contraintes ? « Si nous, spectacle vivant, nous avons des contraintes de jauge trop draconiennes, on ne peut pas maintenir le concert, alors qu’une scène subventionnée a peut-être la possibilité d’absorber le choc. Il ne faudra pas rater la relance et la reprise. Pour être précis, nous sommes obligés de penser que nous ne pourrons pas organiser de spectacles en 2021. Vivre cette expérience était impensable et pourtant… il faut l’envisager. C’est triste pour tout le monde, à commercer par le public car le virtuel et le streaming ne remplaceront jamais la scène. »

Le public justement, se comporte-t-il en coloc’ de la culture ? Maintient-il le lien en ne demandant pas le remboursement des billets des spectacles reportés sans avoir l’assurance qu’ils auront bien lieu ? « Lorsqu’il y a des annulations pures et simples, on rembourse les billets qui reviennent dans les points de vente. Pour les changements de date, on propose le remboursement mais le public est fidèle à son engagement, il est formidablement solidaire. C’est très réconfortant, même si la boule au ventre due aux conditions d’une éventuelle reprise est toujours là. Pour résumer, on essaie de tenir et de relativiser. » Face à l’épidémie, personne n’a vraiment la main mais il faut s’agripper à la plus petite perspective de relance. Heureux et malheureux, apaisé ou angoissé selon les jours et parfois les heures, Frédéric Saint-Dizier craint l’avenir autant qu’il l’espère plus léger et plein d’une allégresse revenue. Faute de profondeur de champ, il se cantonne à gérer le présent dans des bureaux vides où toute fièvre a disparu. Mélancolie ? Nostalgie ? Non, plutôt obligation de s’accorder à un rythme nouveau, l’esprit concentré sur le meilleur moyen de limiter les dégâts en guettant le meilleur vibrato pour enfin redémarrer.

Pierre Taribo

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :