Nancy | À la Manufacture, théâtre occupé mais activités préservées

Depuis vendredi 19 mars, le Centre dramatique national – Théâtre La Manufacture est occupé, au même titre que 70 autres lieux culturels en France, par un collectif d’une vingtaine de personnes. Leur objectif ? S’installer au long cours afin de porter des revendications sociales aux champs larges et obtenir gains de cause. Explications avec la directrice des lieux, Julia Vidit.

Comment est née cette occupation du théâtre de La Manufacture ?

Julia Vidit : « Je ne suis pas à l’origine de l’occupation. Il faut distinguer l’institution qui est un théâtre public que je dirige et un groupe de militants qui a décidé d’occuper le théâtre vendredi. J’ai pris acte de leur décision d’occuper ce lieu public. La cohabitation se passe de façon pacifiste et dans le dialogue. Ce sont des militants qui ont des revendications qui embrassent des champs larges. Bien plus larges que celles qu’embrassent les institutions culturelles de la ville de Nancy et de la Métropole du Grand Nancy. Ils dénoncent toutes les situations de précarité. Avec des exigences : abrogation de la réforme d’assurance chômage, élargissement de l’année blanche à tous les travailleurs précaires ou encore la garantie de tous les droits sociaux pour tous les salariés à l’emploi discontinu et les artistes auteurs. Ce que je peux dire moi, c’est que nous avons travaillé main dans la main à un protocole d’occupation. Avec deux priorités : ne pas empêcher l’activité artistique mais au contraire, la protéger. Avec le travail de répétitions et de création. L’emploi aussi. Aucune résidence d’artistes n’a été prévue de janvier à juin par mon prédécesseur, à part la sienne, donc pour l’instant le théâtre est vide. L’occupation ne doit pas non plus contrarier l’activité des salariés permanents qui travaillent d’arrache-pied sur la mise en place des représentations en milieu scolaire et dans les centres sociaux. La deuxième priorité sur laquelle j’ai insisté, c’est bien évidemment le respect des règles sanitaires. Pour ne pas être considérés comme des irresponsables voire devenir un cluster. Tout cela est parfaitement respecté. Plus de 70 lieux dans toute la France sont occupés de la sorte. Pour le moment, aucun signe sur ce sujet-là aussi de la part du gouvernement. C’est vraiment étonnant. Je constate que cette crise est en train de faire basculer beaucoup de monde dans une grande précarité. C’est très concret. Et très inquiétant. »

Vous avez pris vos fonctions aux premiers jours de 2021. Sans pouvoir réellement et pleinement vous installer, rencontrer les équipes, jouer, faire vivre les scènes, etc. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

« Je suis vaillante, vive, je m’estime malgré tout chanceuse de pouvoir me projeter dans quelque chose, j’espère à moyen terme. Il y a toujours l’excitation de découvrir une équipe, de découvrir un lieu, de s’atteler au projet. J’ai quelque chose à faire de passionnant et pour lequel j’ai été nommée. Une confiance m’a été donnée et j’ai envie de l’honorer. Quand je pense à tous les artistes, techniciens et autres personnes touchés par la situation actuelle, je ne peux que m’estimer heureuse. Même si c’est difficile à vivre. Je piétine d’impatience.

La mobilisation de samedi dernier (20 mars) pour la culture nous a fait du bien. Elle me semblait logique. Nous militons activement pour qu’il y ait un retour vers les lieux d’art et de culture. C’est nécessaire pour notre santé psychique, notre sociabilité, notre vie en collectivité et notre bien-être général. Qu’il y ait un partage entre tous les corps constitués d’un même secteur, d’un état des lieux difficile à vivre pour beaucoup d’entre nous, c’est rassurant comme positif. Même si cela ne change pas les faits : le silence de plomb de la part du gouvernement. Un silence aussi pesant qu’inacceptable. Un protocole a été mis sur la table depuis janvier. Des études démontrent que nous sommes des espaces moins contaminants que les transports en commun, que les supermarchés, etc. Le modèle de société qui nous est proposé n’est pas celui que nous souhaitons. »

Julia Vidit. Photo DR

Vous produisez des spectacles auprès des publics scolaires, de la jeunesse dans son ensemble, dans les centres sociaux. Ce sont des dispositifs qui vont se poursuivre dans les prochaines semaines ?

« Si vous me permettez l’expression, je vais répondre : à fond ! Nous travaillons activement à la reprise du spectacle « Moi Bernard » qui est une adaptation pour la scène de la correspondance de Bernard-Marie Koltès. C’est l’histoire d’une relation entre deux hommes de théâtre, un metteur en scène vivant et un auteur qui n’est plus là. Mais dont l’oeuvre considérable nourrit, irrigue, vivifie le paysage théâtral contemporain. En espérant des jours meilleurs, nous l’avons reprogrammé au début de l’été. Nous nous attachons aussi à des formes qui viennent questionner l’engagement de la jeunesse et qui vont tourner au printemps en lien avec le rectorat de Nancy-Metz. Continuer les ateliers que nous pouvons maintenir en milieu scolaire, etc. Je suis très active sur tous ces sujets de production « hors les murs. » Il me semble primordial de poursuivre le travail sur le lien vivant. Nous sommes en train de perdre une génération de spectateurs que l’on forme en temps normal et qui ne se familiarise plus avec le lieu théâtre. Qui est absorbé par l’écran et qui ne forme plus son imaginaire. »

Et une forme de repli sur soi ?

« Oui, une forme de silence qui s’est installée qui est aussi portée par la peur de la maladie. Cette peur isole, fabrique un silence dangereux pour chaque individu mais aussi pour faire société. Nous n’avons plus d’espaces pour penser le monde ensemble et c’est très grave. Cela nous désunit dans la projection que nous avons du monde. Et dans nos facultés à le rendre meilleur. La fermeture des lieux d’art et de culture et notamment du spectacle vivant nous empêche de nous représenter. Si le théâtre ne nous représente plus, nous n’avons plus de distances avec ce que nous sommes. Et on peut vite devenir sans regard sur nous-même, ne plus réussir à prendre du recul, etc. Le théâtre est un recul vivant et permet un recul collectif. Qu’est-ce qui est mis en place pour le fameux monde d’après dans ces conditions ? »

Propos recueillis par Baptiste Zamaron

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